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Je reprends la séance de rattrapage avec un véritable chef d’oeuvre, d’un auteur qui est devenu dès cette première lecture l’un de mes favoris.


Le poète de YI Munyol (이문열)

Le Poète de YI Munyol-이문열
Actes Sud, 2001
Traduit par Ch’oe Yun et Patrick Maurus
Disponible sur Amazon

L’histoire

Le Poète est, à l’évidence, le roman de deux destins piégés. Kim Sakkat, dont l’existence tout entière se déroule vers la fin de la dynastie Joseon, est à la fois un miraculé et un être déchu pour une faute qu’il n’a pas commise. Son grand-père, qui était gouverneur d’une ville de garnison, a commis, en effet, un crime inexpiable aux yeux de la cour : il a cédé face à une révolte populaire et, sitôt capturé, s’est rallié à la cause des émeutiers en rédigeant une fervente proclamation insurrectionnelle. Des troupes gouvernementales venant à reprendre le contrôle de la situation, il est promptement exécuté et, avec lui, trois générations de sa famille qui, suivant l’usage de l’époque, devaient aussi payer pour cette trahison.
Un enfant pourtant échappe à ce massacre légal, il s’appelle encore Kim Byongyon. Il est vivant et marqué à vie. Sans aucun espoir de carrière en raison de la tache léguée par son grand-père, il va devenir un marginal scandaleux, poète errant dont les poèmes courent de bouche en bouche et ne laissent aucune autre trace. On le surnomme alors « Sakkat » : ce mot désignant le chapeau de bambou qui le protège de la pluie tout en lui permettant, suggère la légende, de se cacher du ciel.
Extrait de l’article Le poète qui se cachait du ciel, d’André Velter et paru dans Le Monde du 2 octobre 1992 (consultation payante).

Je me permettrai de signaler qu’en fait l’enfant échappe à l’exécution en compagnie son frère, puis de ses parents. Mais la honte condamne la famille rescapée aussi sûrement que la lame et bientôt son père meurt, suivi de son frère. Kim Byongyon est alors écartelé entre le désir d’une vie simple et le rêve impossible de retrouver le statut qui était le sien.

À travers la biographie de Kim Sakkat (1807-1863), qui symbolise la « dissidence intime », l’auteur nous restitue un univers marqué par l’héritage de Confucius et de sa bureaucratie céleste, le cheminement d’un intellectuel déchiré. Du réveil brutal qui jette l’enfant noble sur les routes de l’exil parce qu’un grand-père, haut dignitaire de l’empire, s’est rendu sans combattre, jusqu’à la disparition au sein de la nature, une voix off nous raconte avec précision, rouerie, doutes et sagesse la lente découverte d’une voix intérieure.
Extrait de l’article La dissidence intime, de Gérard Noir et paru dans l’Humanité du 3 novembre 1992.

Avis

Le poète est indéniablement un chef d’oeuvre : une écriture (et une traduction) magnifiquement maîtrisée, une lecture — passionnante — aux multiples niveaux, une universalité des thèmes abordés alliée à des spécificités coréennes… Ce roman est immédiatement entré dans mon panthéon littéraire.

Le fait que l’on retrouve dans cette biographie d’un des poètes les plus connus de Corée un peu de la vie de YI Munyol ne peut rendre l’histoire qu’encore plus touchante. En effet, le père de l’auteur a choisi de rejoindre la Corée du Nord, abandonnant sa famille au Sud. On imagine aisément l’ostracisme qu’aura pu subir celle-ci, alors que le sentiment anticommuniste battait son plein, n’est pas si différent de celui qu’aura subi Kim Sakkat, châtié pour le crime supposé de son grand-père.

Pas bon d’être une femme dans ce roman : cantonné aux rôles — à peine esquissés — de génitrice, de servante, ou le plus souvent de partenaire sexuel. On pourra toujours penser que c’est là le reflet de l’époque, que le personnage principal étant un homme, ses relations avec le sexe opposé sont forcément restreintes ; il n’en reste pas moins que l’absence de personnage féminin fort est flagrante.

Les poèmes sont très bien retranscrits, le plus souvent à la fois dans le texte original (mélangeant l’alphabet coréen hangeul 한글 et caractères chinois hanja 한자) et en français, et m’ont permis de découvrir une poésie très éloignée des standards européens. On peut suivre l’évolution de l’écriture de Kim Sakkat, et se rendre compte de l’extraordinaire audace stylistique de certains poèmes. Les traducteurs ont assurément réalisé là un travail remarquable.

Je n’ai maintenant plus qu’une envie, maîtriser suffisamment le coréen pour pouvoir lire les romans de YI Munyol et les poèmes de KIM Sakkat en version originale.

Quatrième de couverture

Ceux qui vivent à la dérive ne sont pas tous des poètes, mais tous les poètes vivent à la dérive, écrit ici Yi Munyol… Tel sera le sort de son héros, le talentueux Kim Sakkat, enfant d’une famille brutalement déchue de son rang, et qui dès son jeune âge grandit dans l’espérance de reconquérir l’honneur par l’éclat de sa poésie.
L’écriture et les chemins de la liberté, l’engagement et les illusions de la carrière, l’ambition ou l’abnégation dans l’art véritable : tels sont les thèmes de ce roman fervent qui tend aux fonctions sociales de la littérature le moins complaisant des miroirs.
Au coeur de sa méditation pleine d’inflexions autocritiques, Yi Munyol laisse entrevoir les déchirures de l’histoire coréenne, et les vertiges de cette « dissidence intime » qui fait de lui, assurément, le plus grand écrivain de son pays.

Le Monde, op.cit.

Suivant à la trace un lettré déchu et vagabond dans la Corée du siècle dernier, Yi Munyol entreprend le roman décalé de sa vie. Déjà révélé par quatre courts récits d’une singulière maîtrise (L’Oiseau aux ailes d’or, L’Hiver cette année-là, Notre héros défiguré, Chant sous une forteresse), Yi Munyol revient avec une oeuvre plus ample, de texture plus complexe, qui réussit le prodige de proposer un roman véritable en se défiant sans cesse du romanesque.

Biographie de YI Munyol

L’auteur vu par l’éditeur

De Yi Munyol, l’un des phares de la scène littéraire de la Corée contemporaine, Actes Sud a déjà publié L’Oiseau aux ailes d’or (1990), L’Hiver cette année-là (1990), Notre héros défiguré (1990), Chant sous une forteresse (1991), Le Fils de l’homme (1995) et Pour l’empereur ! (1998).

Voir aussi l’Actufiche sur YI Mun-Yol sur le site de TV5.

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Ce billet a été écrit le Samedi 10 décembre 2005 à 10:17 et est rangé dans la catégorie Littérature coréenne. Vous pouvez suivre les commentaires de ce blog en vous inscrivant au fil RSS des commentaires. Vous pouvez laisser un commentaire, ou un rétrolien depuis votre blog.

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